La colle c’est con, La colle c’est sale. Ca reste sur les doigts et une fois qu’on y a touché, on ne peut plus s‘en défaire. Pour la faire partir, il faut de l’eau très chaude et des produits.

La colle c’est invisible, c’est comme l’oubli. Une fois qu’elle a pris personne ne sait plus qu’elle est là.

La colle c’est le contraire du pinceau, c’est le contraire de la plume. La colle c’est comme la mousse au pied des arbres.  C’est un truc de bûcheron, de ferrailleur, de charbonnier, de rémouleur, c’est un truc de récup, de bricole. La colle c’est le contraire de la mécanique, le contraire de l’organique, le contraire de la logique.  La colle c’est une drogue de pauvres et de paumés, de gosses d’ouvriers qui n’ont plus rien à fumer que ce qui reste de la moquette élimée. La colle c’est l’aberration de l’arbitraire, de l’aléatoire, de la pensée sans sujet, des prolétaires dans la nuit torride. La colle c’est comme une cuisine en chantier, c’est l’amour sans les préliminaires, un truc qui fait jouir vite et fort sur la table de la cuisine la porte du frigo grande ouverte. La colle c’est comme la pornographie. Mais à l’envers.


La pornographie ? Vous croyez que c’est ce qu’on vous montre. Les filles les cuisses écartées un braquemart dans chaque orifice ? Des hommes sans visages qui attendent leur tour ? Des seins qui font les trois huit ? Tout ça c’est fort à cause de la colle. Ce qui est fascinant, c’est la colle. L’invisible et l’oubli qui font tenir ensemble ce qui ne tient jamais, ce qui se sépare et se disperse. La colle c’est le tiers-inclus, la meilleure place d’une partie à trois, l’intermédiaire silencieux. Ce
qui est fascinant c’est le chuchotement bien sûr et les coups dans les murs, c’est le recyclage de la
machine à fantasme, l’arrachage du papier peint, les lambeaux de post-scriptum.


La colle c’est un postulat métaphysique : ce qui est premier c’est la solitude, l’assemblage est précaire et provisoire. La colle c’est un postulat politique : il n’y a pas d’unité originaire : la colle ne colle ensemble que des fragments, arrachés, déchirés, découpés, retrouvés décombres, la colle ne fait pas de plan : elle colle ce qui vient, elle colle ce qui tient. Il y a une mythologie nostalgie que le colle qui nie ce postulat : cette mythologie dit que la colle recolle, que la colle relie, que la colle répare. Selon cette mythologie la colle ne crée rien. Cette mythologie est obscène.


Si la colle c’est la pornographie alors  le collage c’est le pornogramme. Il y a de la pornographie sans pornogramme. Il n’y pas de programme sans pornographie. Evidemment ce n’est plus la même. Pense à ça une seconde quand tu regarderas les collages de
Pierre.

Patrick Sauret

Depuis plus de cinq ans, je réalise des collages, plutôt de grand format, de sorte qu’une fois accrochés à un mur, ils se présentent comme des tableaux sans peinture. Le matériau premier vient de la rue : peu importe la taille, le « message », les couleurs des affiches que je trouve : il suffit que l’événement annoncé soit dépassé et j’arrache. Parfois c’est une seule affiche, mais ma préférence va aux strates formées d’une superposition d’affiches qui se sont accumulées les unes sur les autres, comme un mille-feuille. Lorsqu’à l’atelier, je déchire, toujours à la main, ces couches superposées, le temps qui a fait son œuvre s’exprime, le passé plus ou moins récent, s’expose de lui-même. Les affiches s’entreposent dans un coin de l’atelier, je les regarde sans impatience jusqu’à ce qu’une idée simple, un thème germe en mon esprit. Parfois, l’idée est purement visuelle, d’autres fois le thème provient de mes préoccupations, de mes interrogations, de mes écrits, aussi. Le travail dans l’atelier consiste en de l’agencement ; en fonction de l’idée, je prélève alors des photos glanées ici ou là, dans des magazines, des vieux livres d’art fatigués. L’agencement se décompose en des gestes divers : arracher, dépiauter, enlever, remettre, coller, gratter, lacérer… jusqu’à ce que l’image qui me convient prenne forme. L’agencement est un moment de liberté durant lequel je ne m’interdis rien. À l’origine de mes collages, il y a la belle influence de Jacques Villeglé, lui assure ne pas intervenir dans les affiches qu’il expose ; moi, je préfère agencer, sans doute une question de goût, mais pas seulement puisque chacun de mes collages signe un moment de ma vie. Un moment constitué d’affections, de désirs, de pensées, de couleurs et de formes, de colle aussi.

La plupart des collages présents sur ce site sont disponibles à la vente. Si vous êtes intéressés, l'onglet "me contacter" est à votre disposition. 

Pierre J. Truc