Photo : Frédéric Riolon

Avant d’arriver place du Minage, on arpente des rues sinueuses et des trottoirs populeux. Des angelots et des chérubins se baignent dans une fontaine, veillent sur des écoliers, enveloppés par le regard des passants, qui défilent rue Vauban. Dans ce quartier, résonnent, à tout heure du jour ou de la nuit, des bruits de voix, des éclats de rire, des cris, parfois ceux d’un ivrogne de passage ou ceux, douloureux, d’une diseuse de vérité. La terrasse d’une gargote accueille quelques clients. Un écrivain esseulé et une poétesse aux yeux fous sirotent leur blanc sec,  s’attardent sous les arbres, bercés par le clapotis de l’eau.

A l’angle de la place, se dresse un vieil immeuble, tout droit sorti d’un roman de Simenon : L’Hôtel de France. On entre par une grande porte pour découvrir, un peu étonné, un couloir, un évier, des WC, des étagères recouvertes de vieux livres, quelques toiles poussiéreuses et puis, à gauche l’atelier, généreux, qui s’ouvre au regard d’autrui. On bascule vite dans un autre univers, comme si la place du Minage et son immeuble se rejoignaient là, pour offrir aux égarés de la ville un nouveau destin. Un hymne à l’art et à la poésie, un lieu dans lequel on peut rêver tranquille ou écrire tout son content, voilà qui définit bien l’atelier de Pierre Truc.

Sur les murs, il y a des hommes, des femmes, des peintres, des écrivains, des philosophes ou des musiciens, hauts, dégoulinants de couleurs, recouverts parfois de réclames publicitaires. Sur les toiles dépourvues de peinture, Frida Kahlo, Hannah Arendt, Nietzsche ou Fred Allérat trônent, avant de se perdre dans les songes de l’artiste; c’est selon. Sur les visages, toutes ces figures portent une heureuse idiotie et on est heureux de les revoir, transfigurées, la tête parfois coupée au ras du menton, grouillantes de vie, pleines du monde et d’elles-mêmes. A l’atelier, tout baigne dans une réalité indécise. Pierre Truc fait comme s’il peignait. Peint-il justement ? Il ne saurait le dire. Des rayons de lune dans la tête, égaré dans son brouillard créatif, l’artiste réfléchit furieusement, longtemps. Lorsqu’il trouve l’idée idiote, son visage s’éclaire d’un sourire. Affiches, autocollants, journaux, vinyles, recycles de bric et de broc composent son paysage intérieur. L’univers de Pierre Truc vit, remue, grouille de mille images qui coexistent dans le bonheur des couleurs. Lui seul sait que l’œuvre peut advenir, peinte, dessinée ou photographiée par des dizaines, des milliers de mains dont il se fait l’humble messager.

Ses doigts de philosophe tricotent des visions, des concepts et comme un incorrigible gamin, il déchire, colorie, rature, barbouille, repeint les visages de ses maîtres à penser, colle et empile des rêveries colorées. Dans sa tête se pressent des pensées insolites, les actualités, un air de jazz ou la toile du Titien. Il fume un cigare, marche en long et en large dans son atelier. Lorsqu’il est fatigué d’écrire ou de lire, il relève le couvercle du gramophone, passe un disque. La musique s’exprime, envahit les vieilles pierres, sans rompre pour autant le silence nécessaire à la création. Pierre Truc, alors hors du temps dans son costume trois pièces, ôte ses lunettes rondes, s’oublie dans ses portraits sans visage. Dans son champ de vision, brouillé par d’étonnantes lumières, le philosophe quitte le monde des ombres pour celui des idées.

Il déserte parfois L’Hôtel de France, plongé dans ses réflexions, pour boire une bière sur la place, discuter avec les étudiants des beaux-arts ou le patron de la gargote. Une chaude couleur se répand sur ses joues et l’éclat de ses yeux se fait plus intense. Pierre est un homme bon et doux. Amoureux de l’humanité, il n’a rien d’un cynique. Toujours bienveillant, même quand il lève un sourcil interrogatif sur l’absurdité de l’univers, ce philosophe au grand cœur charme le réel, comme un danseur de serpents. Son cœur exhale des parfums de vernis et de colle et lorsqu’il tire quelques bouffées sur son cigarillo, il semble explorer le monde autour de lui, toujours étonné d’y trouver de la joie ; sans savoir pourquoi, Pierre Truc l’aime ce monde, où nous venons pour mourir. Affichiste du bonheur, il recouvre les murs du désespoir, de ses tendres folies, peint les fenêtres du mal de vivre, de ses bêtises poétiques, barbouille les tristes fabriques, de son enchantement. Insatiable, le philosophe aplanit les frontières, fait disparaître les défenses et sur ses collages comme dans la vie, le con côtoie le gentil, l’abruti le méchant, l’idiot, l’intelligent et dans ces formes insaisissables porteuses d’ombres et de lumière, dans ces photographies déchirées, recomposées, l’inoubliable Pierre Truc laisse toujours de lui.

 

                                                                                 Julie Nakache

                                                                      Angoulême le 2/08/2019